Ice-T – Home Invasion [1993]

TRACKLIST : (prod. DJ Aladdin/Ice-T & SLJ sauf tracks 5-12-13 & 14)
1- Warning (skit)
2- It’s On
3- Ice MF T
4- Home Invasion
5- G-Style (prod. DJ LP & Hen Gee)
6- Addicted to Danger
7- Question & Answer (skit)
8- Watch the Ice Break
9- Race War
10- That’s How I’m Livin’
11- I Ain’t New Ta this
12- Pimp Behind the Wheels (prod. DJ LP & Hen Gee)
13- Gotta Lotta Love (prod. Donald D & Ice-T)
14- Shit Hit the Fan (prod. Trekan & Ice-T)
15- Depths of Hell (ft. Daddy Nitro)
16- 99 Problems (ft. Brother Marquis)
17- Funky Gripsta (ft. Grip) (co-prod. Wolf & Grip)
18- Message to the Soldier
19- Ain’t a Damn Thing Change (skit)

La carrière d’Ice-T, considéré comme l’un des inventeurs du gangsta rap (parallèlement à certains comme Schoolly D à Philadelphie), démarre bien loin de cette Californie qu’il dépeint dans ses textes.
Notre homme n’est en effet pas un pur produit de Los Angeles puisqu’il n’y emménage, après la mort de ses parents, qu’à l’adolescence. Il débarque du New Jersey et atterrit dans le quartier de South Central où la culture des gangs et celle du breakdance (à travers la scène électro) sont en pleine ébullition. Fasciné par le monde des truands, il trempe dans quelques petites arnaques et se choisit un pseudonyme inspiré d’Iceberg Slim, célèbre maquereau devenu écrivain.

Ice-T est l’un des premiers à transposer musicalement, avec un talent de conteur indéniable, les histoires crapuleuses qu’il entend ou auxquelles il assiste, entre propos outranciers et éloge d’un style de vie ne devant rien à l’establishment WASP (il montera d’ailleurs sa propre entreprise de diffusion afin de ne pas cautionner une structure qu’il prétend dénoncer, démarche étrangère à certains « rebelles » bossant pour une major). Il ne mise cependant pas uniquement sur le scandale pour vendre des disques ou sur des samples funky pour alléger son discours. Ses personnages finissent souvent mal et il prône régulièrement l’union des gangs face à l’Etat, la destruction de l’homme noir par ses pairs étant vécue comme une stratégie institutionnelle pour « assainir » les ghettos par le feu des flingues.

La défense de la liberté de discours, garantie en principe par le premier amendement de la Constitution américaine, est également une des préoccupations d’Ice-T. Artiste systématiquement censuré (via le sticker « Parental Advisory » interdisant ses disques aux mineurs), il sort, en cette année 1993, d’un combat qui l’a fait changer de label et mis au ban de la société US.
Un an plus tôt, son groupe Body Count (des rockeurs noirs étant déjà une provocation pour les adeptes de guitares saturées et de croix enflammées) sort un premier album où figure le morceau « « Cop Killer » qui provoqua un tollé outre-Atlantique car appelant au meurtre de policiers.
Ice-T, voulant rendre musicalement la pareille aux agresseurs de Rodney King (dont l’arrestation arbitraire et violente fut diffusée dans tout le pays), est alors pris dans un torrent médiatico-politique. Concerts annulés, manifestations anti-rap et résiliation de contrat discographique, Ice-T cristallise toutes les hypocrisies et l’hostilité d’une société puritaine et raciste qui se veut saine mais qui tolère le KKK et le port d’arme.

« Home Invasion » sortira donc sur le label d’Ice-T, Rhyme Syndicate, et reste comme l’un des plus hardcore du rappeur.
La polémique démarre dès la pochette qui affirme la puissance universelle de la culture hip hop. Le retentissement de l’affaire « Cop Killer » a en effet renforcé l’avancée du rap dans toutes les couches de la société, y compris chez les ados blancs de la classe moyenne qui s’initient au discours politique de Malcolm X, à la noirceur d’Iceberg Slim ou à la revendication de Public Enemy, ce que n’avaient sûrement pas voulu les élites pourfendeuses de rap. Ice-T, victime de l’hystérie collective pour avoir voulu dénoncer une injustice, devient alors un symbole de ce que les pressions raciales peuvent encore engendrer aux USA.

Le contenu de cet album reste assez classique (« G-Style », « Watch The Ice Break », « Pimp Behind The Wheels », « Depths Of Hell » entre égotrip, dédicace au crew et défi aux autres MC’s) mais on sent bien qu’Ice-T a des comptes à régler, les beats sont rugueux et le ton employé oscille entre amertume, cynisme désabusé et envie d’en découdre.
L’intro prévient ironiquement l’auditeur sur la crudité des propos du disque et devient un dialogue mafieux parlant d’une « organisation » toute puissante, métaphore du système de l’entertainment, inoffensif en apparence mais qui tient le monde dans sa main. Puis « It’s On », avec ses détonations à répétition, tire à vue sur les détracteurs d’Ice-T, The Source Magazine en première ligne, qui soutiendrait seulement les artistes politiquement corrects. « Ice MF T » poursuit le carnage et multiplie les insultes envers les politiques qui font passer les B-boys pour des décérébrés incapables de différencier fiction rapologique et réalité. « Home Invasion » entremêle alors les scratches à la manière du Bomb Squad et s’adresse directement aux gamins pour les inciter à ne pas se contenter de ce que leur servent les médias. Ice expose ensuite sa vision des relations ethniques dans un « Race War » belliqueux où il soutient les minorités face à l’oppression étatique.
L’enchaînement entre « That’s How I’m Livin » et « I Ain’t New Ta This » alourdit la rythmique pour qu’Ice-T puisse nous dévoiler les différentes facettes de son personnage, à la fois pilier politisé du gangsta rap, voyou plus fantasmé que confirmé et simple témoin. Dans « Gotta Lotta Love », il rappelle son action pacificatrice auprès des gangs de LA et la stupidité de ces guerres fratricides.
La gent féminine est également présente puisqu’il évoque une groupie coquine dans « Hit The Fan », ses prises de tête romantico-conjugales (« 99 Problems ») et laisse une gamine de 14 ans, Grip, cracher ses rimes sur « Funky Gripsta ».
Pour finir, « Message To The Soldiers » prétend, sur un beat inquiétant, que ceux qui pratiquent un rap contestataire peuvent finir assassinés comme Malcolm X.

« Home Invasion » est un reflet des paradoxes du rap US. Cet album relaie des histoires sordides où se côtoient meurtre, drogue et exploitation des femmes mais développe en parallèle une théorie sociale et politique cohérente. L’excès comme spectacle n’empêche manifestement pas la réflexion mais pose tout de même certains problèmes éthiques que les USA choisissent souvent d’ignorer.
Pourvu que la machine à billets continue de tourner…

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