Public Enemy – It Takes A Nation Of Millions Us Back [1988]

TRACKLIST : (prod. The Bomb Squad)
1- Countdown To Armageddon (skit)
2- Bring The Noise
3- Don’t Believe The Hype
4- Cold Lampin’ With Flavor
5- Terminator X To The Edge Of Panic (prod. Terminator X)
6- Mind Terrorist (skit)
7- Louder Than A Bomb
8- Caught, Can I Get A Witness ?
9- Show ‘Em Whatcha Got (instru)
10- She Watches Channel Zero ?!
11- Night Of The Living Baseheads
12- Black Steel In The Hour Of Chaos
13- Security Of The First World (skit)
14- Rebel Without A Pause (co-prod. Terminator X)
15- Prophets Of Rage
16- Party For Your Right To Fight
17- Prophets Of Rage

Public Enemy fait partie de ceux qui ont apporté une nouvelle dimension au hip hop et ce deuxième opus est, pour beaucoup, leur pièce maîtresse, tant d’un point de vue musical que thématique.
Si ce disque est un classique du groupe de Long Island c’est en partie parce que le personnel à l’œuvre est celui qui a marqué son histoire. Au micro on retrouve Chuck D, ancien animateur radio à la verve communicative reconverti en éducateur des masses, et Flavor Flav, bouffon hystérique à la voix nasillarde allégeant l’attitude monolithique de son compère. Le duo montre les différents visages, allant jusqu’à la caricature,  de l’afro-américain vu par l’Amérique profonde, entre le pitre (exploité par le Hollywood de l’album « Fear of a Black Planet ») cyniquement lucide, le toxico irrécupérable et l’orateur politisé et inflexible.
Mais c’est surtout l’équipe de production, soutenue par DJ Terminator X, qui est passée à la postérité. Sur ce disque officie en effet le Bomb Squad originel au grand complet : Hank Shocklee et Eric « Vietnam » Sadler, épaulés par Carl Ryder (pseudo sous lequel se cache Chuck D) et Rick Rubin, cofondateur de Def Jam et producteur réputé (Beastie Boys, LL Cool J, Slayer, Johnny Cash, Metallica…)

Musicalement, c’est avec ce disque que se met en place le concept encore en gestation sur « Yo! Bumb Rush The Show » (Def Jam, 1987). Public Enemy y allie la brutalité du rock aux rythmiques héritées du funk en superposant des dizaines de samples (jusqu’à 70 pour certains titres!) souvent retravaillés à l’extrême et rendus méconnaissables, esquivant ainsi des droits d’auteur au coût faramineux.

Ces empilements sonores sont la marque de fabrique du Bomb Squad et relaient le discours de Chuck D. En effet, de même que le rappeur milite pour que le « peuple noir » retrouve ses racines, les samples utilisés sont autant de références à ceux qui ont rendu les Afro-Américains fiers de leur couleur : James Brown, un des premiers à revendiquer une identité noire forte (« Say It Loud, I’m Black & I’m Proud ») et Isaac Hayes (le piano de « Black Steel In The Hour of Chaos » et la guitare de « Caught, Can We Get A Witness? ») qui personnifia le « Black Moses », en pleine mode Blaxploitation. Public Enemy, en tant que « CNN noir » auto-proclamé, transpose le discours afro-centriste des Black Panthers ou des Last Poets dans l’Amérique de Reagan qui érigea en système le dénuement social des quartiers populaires.

Pour mettre en évidence ces conditions de vie indignes, PE utilise la force de frappe des mots et des sons, la violence de l’oppresseur engendrant une réponse aussi radicale que réfléchie. En cela le groupe se rapproche de Malcolm X (avec le fameux « By all means necessary » justifiant la lutte armée) plus que d’un Martin Luther King trop idéaliste. Les stridences des beats (« Don’t Believe The Hype », « Terminator X to The Edge of Panic », « Rebel Without A Pause ») sont dès lors autant de sirènes d’alarme (en fait des cuivres sur-saturés) forçant l’auditeur à être attentif. Chuck D, faisant table rase des idéaux militants des 60’s et de leurs méthodes, devient, grâce au succès du groupe, passe d’un statut de simple musicien à celui de modèle portant les préoccupations des plus démunis au sein d’une grande démocratie occidentale, ce qui souligne un peu plus l’incapacité des dirigeants à répondre aux aspirations de leur peuple.

Ce côté martial, didactique et discipliné fit l’originalité de Public Enemy à l’époque. Le groupe se différenciait par exemple de Run DMC, peu engagé politiquement, malgré un côté harcore et rock partagé (les bouchers de Slayer sont samplés sur « She Watch Channel Zero ?! » ainsi que Queen sur « Terminator X to The Hedge of Panic »). De même, le discours de KRS-One, bien que fort proche, n’a jamais eu la même puissance de feu. Et s’agissant des bouffonneries d’un Biz Markie ou des vantardises d’un LL Cool J, Public Enemy n’en a que faire.

Trouvant son inspiration dans les musiques noires, de la soul au rock, le son de PE est donc en totale cohérence avec des lyrics défendant l’auto-détermination des Afro-Américains (« Bring The Noise », remixé plus tard avec les metalleux d’Anthrax fait explicitement référence à Louis Farrakhan de la Nation Of Islam, organisation musulmane à l’idéologie raciste et sectaire), prônant la méfiance vis-à-vis des médias, levier du gouvernement américain pour abrutir les masses (« Don’t Believe The Hype », « She Watch Channel Zero ?! »), accusant ce même gouvernement de diffuser dans le ghetto des drogues hautement addictives (« Night of the Living Baseheads ») et de préférer voir les Noirs du pays en prison ou au front plutôt qu’à l’université (« Black Steel in the Hour of Chaos »), autant de prolongements modernes de l’asservissement esclavagiste.

Mais Chuck D a l’intelligence de rester abordable et refuse d’être un théoricien élitiste. Pour cela il utilise des références populaires, cinématographiques notamment : « Rebel Without A Pause » détourne « La Fureur de vivre » pour créer un nouveau mythe, noir et « conscient » celui-là, ou « Night Of The Living Baseheads » qui compare les junkies à des zombies bien réels. Il détourne également le discours hédoniste des Beastie Boys pour devenir le pendant militant des sales gosses de la middle-class blanche (« Party For Your Right to Fight »).

Dans une volonté de contrôle total, PE maîtrise également son image avec ce logo-cible immédiatement identifiable, ses clips scénarisés et en créant des personnages collant au rôle de chacun des membres. Chuck D reste sérieux comparativement au remuant Flavor Flav et son pendentif-horloge hypertrophié, tandis que Terminator X assume une coiffure et des lunettes aussi futuristes que les sons sortant de ses platines. Professor Griff, le « Ministre de l’Information » dont les propos antisémites entacheront l’image du groupe, et son groupe de danseurs, le S1W, sont quant à eux habillés de treillis et brandissent des armes automatiques sur scène dans un décorum para-militaire très étudié. C’est d’ailleurs en live que Public Enemy assoit sa réputation et marque les esprits aussi efficacement qu’un groupe de rock, une première pour le rap souvent considéré comme une musique de studio.

Public Enemy organise donc sur tous les plans la révolte qui couve chez les plus démunis et diffuse son programme sur disque. Cette démarche à la fois radicale et construite donne son aura à cet album (parmi les meilleurs albums rap de tous les temps pour Rolling Stones Magazine) et montre les possibilités du média rap, devenu ici véritable outil de propagande. Chuck D devenu la figure « politique » la plus écoutée de sa communauté montrant ainsi la déliquescence des sociétés modernes et de leurs valeurs…

A ECOUTER AUSSI : ICE CUBE – Amerikka’s most wanted [1990]/ERIC B & RAKIM – Follow the leader [1988]/HIJACK – Horns of Jericho [1991]

Laisser un commentaire